Occupation nazie et libération alliée à Nabeul
Isaac Mamou était une personnalité de Nabeul : fondateur de l’association Sioniste du Cap Bon, il participa au Congrès Sioniste, à titre de secrétaire du délégué de Tunisie, le Rabin Jacob Boccara
Traducteur, il travaillait, pendant l’occupation allemande, à la traduction en judéo-arabe d’un manuscrit du célèbre romancier hébraïque Abraham Mapou. Dans une préface à cette traduction, Isaac Mamou - ce « juif d’Israël en exil », comme il aimait se définir- relate quelques faits de l’occupation nazie à Nabeul, témoignage unique, naïf et émouvant.
Dans les premiers jours du mois de novembre 1942, l’armée allemande occupa la Tunisie pour affronter les armées anglo-saxonnes stationnées au Maroc, en Algérie et en Tunisie occidentale. Les allemands s’avancèrent contre les groupes anglo-saxonnes afin de les attaquer. Les troupes allemandes qui s’installèrent le long des rivages de la Méditerranée prirent position dans notre ville de Nabeul, en firent un centre militaire, et y établirent une kommandantur. Immédiatement après, une étroite surveillance s’établit sur les routes, contrôlant les entrées et sorties de la ville. Au début, j’ai pensé quitter la ville de Nabeul pour préserver ma propre sécurité, mais les routes devenaient de plus en plus dangereuses. Les troupes allemandes, par leurs multiples demandes, rendaient la vie difficile à la population juive ; tout d’abord ils exigèrent d’elle de la literie, de l’alimentation , des automobiles , des bicyclettes , des calèches etc., sans aucune redevance ; ils ont ensuite requis des travailleurs sans distinction d’age et exigé que la municipalité paye leurs journées de travail. Les autorités allemandes réclamèrent en outre de la population de fortes sommes d’argent sous menace d’emprisonnement ou d'otages, ainsi que des ustensiles de cuisine et de table en verrerie ou en poterie. Nous pouvons comparer ces faits à ceux qui se sont passés à l’époque où les Israélites opprimés en Egypte avaient demandé aux Egyptiens la faveur (de s’installer), mais ceux-là entrèrent de force et s’emparèrent de tout avec autorité et les juifs subirent cet affront sans réagir, en silence, jusqu’à ce que Dieu les prenne en pitié. Cet état de choses m’a beaucoup tourmenté et j’ai pensé écrire sur ces évènements pour que cela reste en témoignage pour le futur, mais je me suis demandé où était ma place parmi les lettrés qui ont déjà évoqué ces évènements., et après avoir mûrement réfléchi, je me suis dit qu’il était préférable de m’adonner à quelque chose qui allégerait mes soucis et m’aiderait à oublier cette période tragique. Ainsi j’ai commencé à traduire le roman du Rabin Abraham Mapou intitulé en hébreu Ayit Sâbûa, récit dont j’ai commencé la traduction au mois de novembre 1942 pour la terminer en mars 1943.
Comme je viens d’en informer le lecteur, cette traduction a été terminée au mois de mars 1943 et je n’ai pu l’adresser à l’imprimeur parce que les communications sont très difficiles ; même mes amis de Tunis, je ne les ai pas revus depuis le mois d’octobre dernier. Aussi j’ajoute cette [deuxième] préface au lecteur pour l’informer des derniers jours de l’occupation allemande dans notre ville. Le 10 mai 1943, arriva au local de la communauté juive un allemand en tenue de gendarme, accompagné de deux soldats qui exigea de consulter les comptes en caisse de la communauté. Apres cela , il s’écria : « J’exige de vous que cet après midi avant six heures vous me prépariez un million de francs. » Les responsables de la communauté lui répondirent qu’ils ne possédaient pas cette somme et que, dans cette ville, il était impossible de réunir un tel montant. L’officier leur dit qu’il attendait jusqu’au lendemain matin neuf heures, mais que ce serait alors deux millions de francs qu’il faudrait supporter, et que, si la somme ne se trouvait pas prête, il serait porté un grave préjudice à la communauté juive ; cela dit, il s’en alla. Le conseil de la communauté a groupé les personnes qu’il a pu rassembler le jour même, et tous décidèrent de se présenter aux autorités locales, afin qu’elles les aident à retarder la date fixée. Le brigadier de police s’est rendu avec le Conseil de la communauté à la kommandantur allemande pour leur dire qu’il est stupéfait de la chose et se proposa d’être présent le lendemain pour demander une prolongation du délai : le Conseil se rendit ensuite chez le chef de la gendarmerie, qui lui aussi, fut surpris de la chose et se proposa d’être présent le lendemain pour solliciter également une prolongation du délai. Ce fut une très mauvaise nuit pour toute la communauté. L’aurore parut, les oiseaux commencèrent à siffler, le jour se fit plus clair, le soleil commença à paraître, ses rayons se raffermirent et l’atmosphère se tendit. Grands et petits sortirent de leur demeures, étourdis et concernés, chacun ne s ‘éloignant pas de sa maison et ne comptant que sur Dieu qui a seul le pouvoir de renverser la situation. C’était un mardi, jour où il est dit deux fois le mot « Bon », le 6 Iyar 5703 qui correspond au 11 mai 1943. Les gens attendaient le futur avec appréhension et se demandaient ce qu’il adviendrait d’eux. Neuf heures moins dix ; chaque avance des aiguilles de la montre était ressentie comme un coup de massue dans le cœur de chacun. A neuf heures moins une minute, survint cet officier qui se présenta à un membre de la communauté, et lui demanda la somme d’argent en question. Il lui fut répondu qu’il allait à la banque la lui procurer, mais en vérité il se dirigeait à la Kommandantur. Soudain le chef de la gendarmerie fut saisi de frayeur, quelques instants à peine avant le délai exigé, des tanks et des camions apparurent alors à grand vacarne et aux cris de « Vive la France ! » Puis surgirent les Anglais, les Américains et les Français, qui sous les youyous et les chants occupèrent la ville. Les Allemands battirent en retraite et la joie grandit chez les Juifs qui, dans leur détresse, se sont rappelés le verset : « C’est un temps d’angoisse pour Jacob, mais il en sortira triomphant », car ils ont certainement quelque mérite [à leur actif] qui les a sauvés de cette détresse. Quant à moi, j’ai pensé qu’il était utile de relater cet évènement historique afin que cela reste un souvenir de joie et d’allégresse pour les Juifs de Nabeul . Amen, et un salut de votre frère le traducteur, serviteur de Dieu, Isaac Heskia Mamou, que Dieu le garde et le protége.
Isaac Mamou
Revue des Etudes juives (1975).
(Traduction du judéo-arabe, Robert Attal)
Source : "Regards sur les Juifs de Tunisie" par Robert ATTAL et Claude SITBON - ALBIN MICHEL
Robert A. Attal, né à Paris en 1927, est depuis 1956 bibliothécaire et bibliographe à l'Institut Ben-Zvi d'étude des communautés juives orientales. Il est l'auteur d'une vaste et célèbre bibliographie sur le judaïsme nord-africain, de plus d'une vingtaine d’ouvrages et d'innombrables articles sur le judaïsme oriental et maghrébin. Pour sa contribution à l'étude et à la recherche sur les Juifs des pays d'Orient et du Maghreb, il s'est vu décerner en 1988 le Prix National du Mérite du Travail, celui de Jérusalem en 1990, du Ministère des Cultes en 1992 et celui du Président de l'Etat d'Israël, Ishak Ben- Zvi en 2001.
Claude Sitbon, né à Tunis en 1943, vit à Jérusalem depuis 1970. Diplômé de l’école pratique des hautes études (Sorbonne), il a mené de nombreuses recherches sur le judaïsme tunisien et a publié sur ce thème des articles en hébreu et français. Actuellement directeur du département francophone de la Fondation de Jérusalem, il a été conseiller de Teddy Kollek, ancien maire de Jérusalem.
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